Demain sera un autre jour ; déclaration du CRDHT le 7 novembre 2007
19 novembre 2007, par CRLDHTVingt ans après l’éviction de Bourguiba et l’installation du pouvoir despotique du Président Ben Ali, le 7 novembre 1987, il n’est pas inutile que les militant(e)s pour les libertés démocratiques se donnent le temps de méditer sur ces deux décennies et des moyens d’inverser le cours des choses dans notre pays.
Vingt ans durant, la Tunisie a été saignée à blanc : le gâchis est immense à tous les niveaux. Comme si une étrange malédiction avait rangé notre peuple dans la catégorie de ceux qui ne peuvent avoir accès à la liberté, à la citoyenneté véritable et à la démocratie.
Le fait le plus alarmant, parce qu’il hypothèque l’avenir, est sans doute l’indigence culturelle et l’éclipse de tout souci de la chose publique dont la conséquence majeure est la crise des valeurs et la désespérance qui a gagné la jeunesse. Or, le peuple dont nous aimons parler, que nous cherchons à comprendre et dont les préoccupations sont nôtres, ce peuple qui seul donne du sens à notre discours et à notre démarche réformatrice, est un peuple de jeunes gens. En effet, soixante-dix pour cent de la jeunesse tunisienne a moins de trente ans. C’est dire que l’écrasante majorité des Tunisiennes et des Tunisiens n’ont connu, chez eux, que le règne de Zine El Abidine Ben Ali et ses choix sociaux, économiques et culturels dont ils ont subi de plein fouet les conséquences néfastes. Du monde extérieur, ils ne connaissent que ce que la « Toile » permet de voir ou ce que les chaînes satellitaires diffusent, soit surtout les bruits et les fureurs du « clash des civilisations » (les missiles et les chars du monde « civilisé » d’un côté et les voitures piégées et les bombes humaines des damnés de la terre, de l’autre). Ils en savent juste assez pour être conscients qu’ils appartiennent à une nation et à une religion confrontées à l’alliance des forces impériales et hégémoniques de l’occident qui se sont jurés d’anéantir cette communauté et de piller cette nation…
Telle est la situation où se trouve notre peuple… Et tel est l’univers mental dans lequel baigne la majeure partie de notre jeunesse.
Face à cette donne fondamentale, quelle a été l’attitude des élites intellectuelles oppositionnelles en Tunisie ? Dans quelle mesure tiennent-elles compte des sentiments et des aspirations de la jeunesse, dans leurs pensées et leur programmes. Que savent nos élites de notre jeunesse et qu’ont-elles appris auprès d’elle ?
La question est grave et ne peut être éternellement différée. Quelle que soit la difficulté d’y répondre, la réflexion et l’analyse sont les impératifs catégoriques. L’enjeu est de taille, car il est au cœur des changements accélérés qui affectent le pays et le monde, et mérite à nos yeux d’être l’axe central de l’effort intellectuel qui nous incombe afin de comprendre la réalité et de relever le défi de l’avenir.
La deuxième question que nous souhaitons proposer à la réflexion de l’opposition politique d’aujourd’hui, une question dont la portée nous semble décisive quant à la réussite ou l’échec de l’élaboration d’un projet et la mise en place d’un pôle à même de changer les rapports existants entre l’état et la société.
Le régime despotique en place depuis deux décennies s’est attelé à éradiquer toute velléité de réforme au sein du Parti Destourien lui-même. Et à « désamorcer « les potentialités civiques que l’état national recelait par le passé. Parallèlement, il a réussi à affaiblir, sinon à anéantir les foyers de contre-pouvoir et les forces de résistance dons les champs sociale, politique et culturel, bref au sein de la société civile. Sans doute faut-il nuancer, car l’omnipotence du pôle despotique dans le rapport entre l’état et la société a toujours rencontré des formes de résistance et de refus, intermittentes, clairsemées mais réelles. Cette résistance a été celle conjointe de quelques dissidents, de quelques regroupements de défenseurs des droits humains et des mouvements de solidarité extérieurs, avant d’être relayée récemment par une initiative à caractère politique. Le refus du fait accompli du despotisme et les tentatives obstinées pour changer tant soit peu le rapport de force a été jalonné de sacrifices de toutes sortes. Au regard des résultats obtenus, et tout regret mis à part, le coût est énorme. La deuxième question qui découle de cette réalité et dont dépend notre appartenance au temps qui est le notre, est la suivante : Comment faire en sorte que l’opposition tunisienne devienne une opposition politique ? Et peut-elle accéder à ce statut singulier que confère l’action publique sans se doter d’une politique extérieure, régionale, internationale alternative ?
Deux observations pour commencer afin de faire taire les rumeurs malveillantes et les procès d’intention. a) les avancées, quelles que soit leurs limites, réalisées au cour des deux décennies, en particulier dans les domaines de la communication et de la diplomatie, n’ont été possibles que grâce au rôle, parfois décisif, joué par les facteurs externes, à l’impact des campagnes d’information, de solidarité et à la pression internationale… Le tout s’adossant bien sûr sur des mobilisations internes. b) L’examen de la deuxième question ne doit en aucune manière céder au chantage permanent ni être obnubilé par « la ligne rouge » tracée par le pouvoir. L’argumentaire « patriotique » du pouvoir est dérisoire et ne peut entamer notre légitimité. Notre amour pour la Tunisie et notre attachement à sa souveraineté et à son indépendance, sont au dessus de toute surenchère. La construction d’un pôle civil agissant et l’émergence d’un regroupement politique crédible à l’intérieur et habilité de contracter des partenariats à l’extérieur est plus que jamais à l’ordre du jour. Nous avons assez perdu de temps pour verser, encore, dans l’infantilisme.
La problématique de l’articulation entre le combat pour les libertés et la démocratie à l’intérieur et le contexte régional et international méritent mieux : elle doit faire l’objet d’un dialogue sincère et ouvert dont l’urgence se fait sentir chaque jour entre les différents partisans de la réforme. Seul ce dialogue nous permettra de dissiper les suspicions et d’accéder à une politique de la raison.
Parmi les données immédiates de la situation internationale, nous pouvons relever : a) le reflux de l’idée des droits humains et le rétrécissement de l’espace des libertés individuelles et collectives dans les démocraties occidentales elles mêmes ; avec pour conséquence le discrédit qui frappe les dites démocraties supposées garantes des valeurs politiques et éthiques universelles. b) L’implication des démocraties occidentales dans la protection des régimes despotiques et totalitaires dans la région et en Tunisie même. En effet, le facteur géopolitique ( en d’autre termes le rôle de l’Europe et des états unis) explique largement la détérioration continue de la situation politique et le désenchantement consécutif aux « projets » et aux discours de réformes démocratiques dans la région, comme en Tunisie, tout au long des dernières années. La « démocratisation » promise a tourné court, la bride a été lâchée aux dictateurs et le soutien proclamé aux réformateurs et aux défenseurs de la liberté s’est avéré fictif (les politiques de partenariat et de voisinage de l’UE, Celui du G8 et le projet américain du grand moyen orient…).
Malgré leur importance ces constats ne rendent compte que partiellement d’un environnement international complexe et mouvant. De toute façon ces observations ne peuvent nous tenir lieu de politique extérieure.
Nous devons immédiatement nous doter en l’occurrence d’une vision et d’une pratique cohérente, ambitieuse, crédible et débarrassée de tout complexe.
La troisième question que nous tenons à souligner consiste en une interrogation et en un espoir :
a) l’interrogation concerne la configuration politique et partisane de l’opposition non - islamiste. Les conditions sont-elles désormais mûres et la volonté politique minimale existe-t-elle chez les personnalités, les leaders des partis et courants d’opposition et les autres composantes du collectif du 18 octobre et alentours pour passer à d’autre formes de structuration et d’organisation afin de remédier à la situation d’atomisation partisane ? L’heure est-elle venue d’impulser le processus de construction d’un espace politique uni et moderne qui serait le laboratoire et le lieu d’émergence de choix politiques unitaires afin d’imposer les libertés et d’installer les conditions de leur exercice conformément à l’étape actuelle. Un espace qui puisse constituer un pôle fort et un partenaire de principe de l’opposition islamiste. Et ce, en attendant que chaque groupe puisse « constituer la formation politique qu’il rêve de bâtir », ambition légitime s’il en est mais qui pourra s’épanouir dans les étapes à venir.
b) Quant à l’espoir, nous l’abordons plus en détail car nous pensons que sa concrétisation est possible ici et maintenant. Afin de sortir des lendemains qui déchantent toujours, il nous faut réfléchir ensemble et nous doter des moyens d’une initiative possible et nécessaire pour réussir le bond qualitatif du combat civil et démocratique élargi.
Il s’agit de fusionner et de valoriser les différentes dynamiques et initiatives de regroupement nées des luttes et des mobilisations des dernières années. Ces différents jalons d’un processus possible dont on a perçu les prémisses dans maints secteurs à l’intérieur du pays comme dans l’immigration attestent le volontarisme qui anime des cadres connus ou anonymes annonciateur d’un nouveau leadership débarrassé des vieilles querelles et des narcissismes concurrents qui ont paralysé les élites dirigeantes des vingt dernières années.
Nous ne sommes pas de ceux qui professent la construction Ex nihilo mais nous sommes convaincus de la nécessité d’accumuler les expériences et de les synthétiser afin de favoriser d’opportunes alternances. Il s’agit de redonner du sens, de renouer avec l’espoir quitte à provoquer des chocs salutaires.
La tâche de l’heure est d’œuvrer pour la re-naissance d’un mouvement civil, démocratique, rivé sur un horizon de réforme radicale possédant une organisation souple, ouvert aux individus de toutes obédiences et doté des moyens d’action modernes. Cette tâche exaltante et utile à tous, est à notre portée.
Voilà les trois questions qui nous semblent constituer « la feuille de route » de notre mouvement.
En premier : une attention primordiale à accorder à la jeunesse tant nous semble profond le fossé qui nous en sépare ; à défaut de quoi c’est l’efficacité politique de l’opposition qui serait frappée de nullité. Nous avons évoqué en deuxième lieu la question des relations extérieures ou diplomatiques, alternatives et la nécessité de l’aborder de front et d’évaluer les bénéfices que nous pourrons en tirer en toute conscience des polémiques que le dossier peut susciter. En troisième lieu, nous avons inviter les uns et les autres à un échange sur les modalités de restructurer l’opposition politique non – islamiste et exprimé un espoir que nous partageons avec d’autres à l’intérieur du pays : l’impulsion d’une dynamique civile nouvelle capable de nous sortir de l’éparpillement et d’ouvrir sur l’unité que nous appelons de nos vœux.
En ce jour « anniversaire » de vingt ans de despotisme et de résistance, nous avons choisis au sein du CRLDHT de contribuer aux côtés des militant(e)s de la liberté et de la démocratie à la recherche des réponses adéquates et collectives aux questions qui nous taraudent pour que demain soit le rendez-vous de la liberté et de la dignité dans notre Tunisie.
